RUINES DE MITLA

Nous traversons l’État de Chiapas, nous dirigeant vers l’ouest, nous abandonnons les montagnes qui ferment la presqu’île yucatèque et nous trouvons dans l’État d’Oaxaca une autre contrée montagneuse, au milieu de laquelle sont construits les vastes monuments de Mitla, non loin de la ville d’Oaxaca. Les ruines de ces immenses édifices sont peut-être les plus imposantes du Mexique; elles font reconnaître encore l’existence de quatre grands palais et d’un téocalli ou colline artificielle, dont la plate-forme supérieure est[75] occupée par une chapelle espagnole qui a remplacé le temple antique.

La pl. XVII donne une vue générale de ces ruines assises à mi-côte, le long de montagnes peu élevées, mais dont les lignes rappellent celles des horizons de la Grèce. Le plus grand de ces palais et le mieux conservé, celui que l’on voit à gauche sur la photographie, présente en plan des dispositions générales analogues à celles des palais d’Uxmal, fig. 11, mais dont les détails diffèrent sensiblement de ceux-ci.

Comme à Uxmal, la cour est bornée, mais non fermée, par quatre bâtiments indépendants les uns des autres; celui du fond consiste en une grande salle avec une épine de colonnes au milieu, puis en une annexe contenant une petite cour intérieure entourée de salles étroites. De la grande salle à colonnes, on ne communique à cette cour intérieure que par un passage détourné. Le bâtiment de droite ne renferme qu’une seule salle, de même avec une épine de colonnes; celui antérieur et celui de gauche ne laissent plus voir qu’un amas de ruines; tout indique qu’ils étaient disposés comme l’édifice de droite.

La magnifique vue photographique, pl. V et VI, donne la façade du bâtiment principal du côté de la cour. On distingue parfaitement les trois portes, en partie murées postérieurement à la construction, qui donnent entrée dans la grande salle à colonnes. Au sommet des piles qui forment les pieds-droits de ces portes, on remarquera quatre trous ronds, destinés très-vraisemblablement à recevoir quatre boulins supportant une banne en étoffe.

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Les monuments de la Grèce et ceux de Rome, de la meilleure époque, égalent seuls la beauté de l’appareil de ce grand édifice. Les parements dressés avec une régularité parfaite, les joints bien coupés, les lits irréprochables, les arêtes d’une pureté sans égale indiquent, de la part des constructeurs, du savoir et une longue expérience. Dans ce monument, les linteaux ne sont plus en bois, mais en grandes pierres, comme ceux des édifices de l’Égypte et de la Grèce. Le grand appareil forme une suite d’encadrements alternés, sertissant un appareil très-délié, composé de petites pierres parfaitement taillées et de la dimension d’une brique, formant par leur assemblage des méandres, des treillis d’un bon goût et tous variés dans leurs combinaisons. Comme dans les autres monuments que nous avons déjà examinés, ces parements masquent un blocage en mortier et moellons.

Les pl. VI, VII et VIII donnent l’aspect extérieur de ce palais, du côté occidental, avec l’angle rentrant que forme l’annexe accolée à la grande salle.

Si nous franchissons les portes ouvertes sur la façade principale, nous entrons dans la grande salle à colonnes, pl. X. Les murs de cette salle sont revêtus d’un enduit fort dur, ainsi que le pavé; les colonnes,[78] taillées dans un calcaire poreux, sont monolithes et dépourvues de chapiteaux; leurs fûts, légèrement fuselés, sont terminés à la partie supérieure par des cônes tronqués (voir la coupe A de la fig. 11, faite sur la ligne ba du plan). Ces formes rappellent certaines colonnes de réserve des hypogées de l’Inde. À Mitla, les colonnes, disposées en épine, étaient destinées à diminuer la portée des poutres soutenant la couverture de la salle; car ici les parois verticales laissaient à ces poutres une portée considérable, eu égard à la charge qu’elles étaient destinées à soutenir. La fig. 12, donnant la coupe restaurée de la salle principale, fera comprendre l’utilité des colonnes.

Aujourd’hui, la construction, dérasée au niveau A, ne laisse plus voir que les portions des blocages qui étaient comprises entre les solives. Il y a tout lieu de croire que les colonnes portaient deux chapeaux en bois (B dans la coupe transversale et B´ dans la portion de coupe longitudinale), lesquels recevaient les deux autres chapeaux (C dans la coupe transversale, C´ dans la coupe longitudinale), soulageant les portées des deux filières (D dans la coupe transversale, D´ dans la coupe longitudinale). Sur ces filières passaient les solives E, engagées, à leurs extrémités, dans les murs, et soulagées encore par les corbelets en bois F. Un épais plancher de solives jointives fermait le tout et recevait un bétonnage couvert d’un enduit. La petitesse des matériaux de pierre accumulés à l’intérieur[79] ou à l’extérieur du palais de Mitla ne peut faire supposer que ces colonnes aient jamais supporté des linteaux de pierre.

D’ailleurs ce genre de construction a beaucoup d’analogie avec certains monuments du nord de l’Inde et du Japon. Trois petites niches carrées s’ouvrent dans le mur du fond, en face des trois[80] portes, et une porte étroite et basse donne entrée dans le couloir qui communique de cette salle à la cour intérieure, dont la pl. XI nous présente une vue. C’est le même système d’appareil que celui des dehors: grands linteaux au-dessus de la porte[46], fortement accusés par un large encadrement.

Mais la partie la plus curieuse de cet édifice est peut-être la salle donnant sur cette cour et dont M. Charnay a pu faire la photographie, pl. IX. Cette salle est entièrement tapissée au moyen de cet appareil de petites pierres en forme de briques composant des dessins de méandres très-variés. Comme la grande salle, cette pièce était couverte par un solivage en bois et ne recevait de jour que par la porte. C’était là, il faut en convenir, un singulier intérieur, surtout si l’on se figure ces mosaïques saillantes, revêtues de peintures; mais les salles des palais égyptiens n’étaient ni plus ouvertes ni d’un aspect moins sévère.

Du bâtiment situé du côté oriental de la grande cour du palais, il ne reste plus, pl. XII, qu’une porte et deux colonnes. Cette construction rappelle exactement celle du grand bâtiment. Il faut dire que l’aire de la grande cour est entièrement revêtue d’un ciment très-résistant.

La pl. XIII donne la vue d’un des autres palais ruinés de Mitla et dont la construction ne diffère du[81] précédent qu’en ce qu’un vaste souterrain est réservé sous la salle. Là encore, les trois portes avec les trous dans les pieds-droits, les trois niches dans le mur du fond, le grand et bel appareil.

Les autres planches reproduisent certains aspects des palais plus ou moins ruinés de Mitla, mais qui présentent tous les mêmes caractères que nous observons dans le premier décrit. Les deux colonnes qui sont posées devant une porte ouverte depuis peu dans le mur du palais, pl. III, proviennent d’ailleurs et ne sont point là à leur place. Ces colonnes étaient toujours posées en épine dans les intérieurs des grandes salles.

Le téocalli de Mitla, dépouillé malheureusement de son temple antique, est représenté dans la pl. II. Son large emmarchement est encore conservé.

La photographie du célèbre calendrier mexicain conservé à Mexico, pl. I, commence la série des planches qui composent la collection des monuments recueillis par M. Charnay. Nous retrouvons dans cette sculpture le faire de celle de Palenqué.

Il y a certainement une analogie de style entre tous les monuments que nous venons de décrire, et cependant on ne peut les considérer comme appartenant les uns et les autres aux mêmes écoles d’art, partant aux mêmes races et aux mêmes traditions.

Ainsi, habituellement, dans la péninsule yucatèque, la tradition de la structure en bois est visible, le goût[82] exagéré de l’ornementation se fait sentir, les constructions à parois inclinées pour les intérieurs sont générales, la sculpture est abondante, et la reproduction de la figure humaine très-fréquente; tandis qu’à Mitla, pas de sculpture, aucune ornementation autre que celle donnée par l’assemblage de l’appareil, les parois intérieures des salles sont verticales, les colonnes sont employées, la construction est parfaite, et le bois n’apparaît dans ces bâtisses que pour la couverture, sans que rien fasse apercevoir, dans les formes de la maçonnerie, une imitation d’une structure primitive en bois. Si les Yucatèques cherchent la variété en élevant les divers bâtiments d’un même palais, les Zapotèques de Mitla semblent au contraire avoir adopté un type, une forme première dont il leur est interdit de s’écarter. D’ailleurs, dans tous ces monuments, temples ou palais, qu’ils s’élèvent sur le sol mexicain ou sur le plateau de l’Yucatan, il est impossible de ne pas reconnaître l’influence d’un art hiératique, rivé à certaines formes consacrées par une civilisation essentiellement théocratique; or, les arts hiératiques ne se développent jamais que dans certaines conditions sociales, comme les institutions théocratiques elles-mêmes. Les civilisations fondées sur une théocratie n’ont jamais pu s’établir que là où se manifestait la présence d’une race supérieure au milieu d’une race inférieure, et où cette dernière était assez nombreuse et assez forte pour ne pas être[83] anéantie. La théocratie n’existe qu’avec le principe des castes, et les castes ne se sont instituées à l’état d’ordre social que dans les contrées où une invasion aryane avait été assez puissante pour soumettre par la force des populations finniques, touraniennes, ou noires, ou métisses. Mais les Aryans, ou si l’on aime mieux, les hommes blancs sortis des vastes contrées septentrionales de l’Inde, n’ont d’aptitude pour les arts plastiques qu’à l’état latent, dirai-je; pour que cette aptitude arrive à se développer au point de produire, il faut qu’il se fasse un mélange entre le sang blanc et le sang noir ou jaune. Cette sorte de fermentation nécessaire à la production des œuvres d’art se manifeste différemment si le mélange se fait à doses inégales, et surtout s’il se fait entre l’aryan et le touranien, ou entre l’aryan et le mélanien. Là, par exemple, où le mélange se fait entre l’aryan et le noir, apparaissent les constructions en grand appareil sans l’aide du ciment ou du mortier, les monolithes. Là les lois les plus simples de la statique sont seules admises, comme dans l’architecture égyptienne, et même plus tard dans l’architecture de l’Ionie et de l’Hellade. Mais si l’on trouve dans un monument des traces de mortier, de blocages, de pierres agglutinées par une pâte, on peut être assuré que le sang touranien ou finnois s’est mêlé au sang aryan. Alors la population conquise laisse, jusqu’aux époques les plus éloignées de la conquête, la trace de sa présence,[84] car c’est elle qui construit, c’est elle qui taille la pierre et qui la pose, c’est elle qui emploie les méthodes propres à sa race. Cependant l’aryan, pour qui la structure de bois est un souvenir, une tradition des premiers temps, un signe de la supériorité de caste; l’aryan, dis-je, entend que, quelle que soit la méthode de bâtir admise par la race asservie, elle laisse subsister la trace de cette sculpture sacrée de bois, considérée comme ayant servi de demeure aux héros primitifs.

Aussi, dans l’Inde, en Asie Mineure, en Égypte même, comme dans l’Yucatan, retrouve-t-on partout, dans l’architecture de pierre, et quelle que soit la méthode employée par les constructeurs, la tradition de la structure de bois, comme étant celle qui rappelle l’origine noble de la race supérieure et conquérante. À cette règle, les tumuli, pyramides, téocalli font seuls exception; mais c’est que ces amas de terre ou de pierre, ces montagnes factices que l’on rencontre dans la Sibérie méridionale, dans l’Inde, en Asie Mineure, en Égypte, en Amérique, depuis les contrées septentrionales jusqu’au Pérou, en Europe, et particulièrement là où les invasions venues de l’Orient ont pénétré, sont partout des monuments funéraires dans l’origine, élevés sur la dépouille des héros, des demi-dieux, et sur lesquels plus tard, comme en Amérique, on bâtit le temple.

L’idée de la divinité résidant sur les montagnes[85] appartient particulièrement à la race aryane, qui place toujours ses monuments sacrés sur des hauteurs naturelles, et, à leur défaut, sur des hauteurs factices. La montagne et la forêt sont les conditions essentielles au culte des races aryanes, et c’est, encore une fois, un souvenir des origines divines que se donne cette race sortie des montagnes et des forêts septentrionales du continent asiatique. Quelques savants de notre temps[47] pensent, non sans de fortes raisons, que la race jaune, originaire du vaste continent américain, se serait répandue au nord de l’Asie, chassant devant elle, vers le sud-est et l’ouest, des races mélaniennes qui alors occupaient ces immenses contrées. Mêlée à cette race noire, elle aurait formé la grande famille malaye le long des côtes orientales de l’Asie, et se serait étendue par la Sibérie jusque vers l’Europe, alors déserte. Que cette bifurcation de la race jaune ait eu lieu en effet, l’histoire ne remonte pas si haut; elle ne commence à poindre qu’avec les races civilisatrices, et la civilisation ne pouvait procéder de ce mélange des deux races inférieures. Plus de cinq mille ans avant notre ère, des plateaux septentrionaux de l’Inde descendent, au milieu de cet amas de peuplades grossières, les hommes blancs, possédant une cosmogonie savante, puisque toutes les religions n’ont fait depuis qu’en recueillir les débris. Forts, se considérant[86] comme supérieurs aux autres humains, entreprenants, particulièrement aptes à gouverner, ils poussent devant eux, descendant vers le sud-ouest, ces flots de noirs et de métis, à travers les plaines du Tourân, et s’établissent dans l’Asie Mineure[48]. Depuis lors, le courant ne s’arrête plus jusque vers les premiers siècles du christianisme. Ce grand réservoir de la race blanche s’épanche, à plusieurs reprises, par le Tourân et le Caucase, sur l’Asie Mineure et jusqu’en Égypte, dans la péninsule indienne, en Perse, le long de la mer Caspienne, du Bosphore, jusqu’à la Grèce et sur toute l’Europe occidentale. Il jette des dominateurs civilisateurs sur la Chine et sur le Japon. Seul, le continent américain serait-il resté en dehors de l’influence de ces incessantes émigrations? Est-il possible d’admettre cet isolement, lorsque sur le continent américain nous retrouvons des monuments qui indiquent la trace de ces peuplades indo-septentrionales? lorsque nous retrouvons dans le Mexique des armes et des ustensiles qui rappellent par leur forme et leur matière ceux que l’on découvre en Asie Mineure, tels, par exemple, que ces flèches en obsidienne, ces vases en terre revêtus de peintures[49], et mieux que tout cela, sur les monuments existants, des figures qui[87] conservent le type des peuplades blanches indo-septentrionales? lorsque tous les monuments bâtis, figurés ou écrits, nous laissent entrevoir les enseignements, altérés il est vrai, d’une même cosmogonie? Il s’élève cependant contre l’hypothèse d’une émigration blanche indo-septentrionale en Amérique, soit par le détroit de Behring, soit par le Groenland, de graves objections. Nulle part on ne constate, dans l’Amérique centrale, avant l’arrivée des Espagnols, la trace de chevaux, par exemple. Or le cheval est le compagnon inséparable de l’Aryan.

Les peuples blancs, là où ils pénètrent, combattent sur des chars, chez les Hindous, chez les Assyriens, les Perses et les Mèdes, en Égypte, en Grèce, en Italie, dans le nord de la Gaule, en Bretagne, en Germanie et en Scandinavie. Or, au Mexique, le cheval n’est représenté nulle part sur les monuments. Les bas-reliefs si curieux de Chichen-Itza nous montrent les guerriers combattant à pied des serpents et des tigres. Nous ne trouvons sur ces monuments figurés, pas plus que dans les textes, la trace de pasteurs. Dans le Popol-Vuh, l’animal domestique n’existe pas, les habitudes des pasteurs ne laissent aucune trace; le principe de la famille, si puissant chez tous les peuples aryans ou issus d’aryans, le [88]patriarcat est confus; toutefois la caste existe, ainsi que la noblesse du sang.

Si, dans la Floride, les Espagnols ont vu des troupeaux de bestiaux domestiques, il ne paraît pas que les Mexicains en aient jamais possédés; or l’aryan est pasteur. On ne conçoit guère même comment des édifices aussi considérables que ceux du Mexique ont pu être construits sans le concours de bêtes de somme. Quant à ce dernier point, n’oublions pas que, dans l’empire de Montézuma, des hommes, considérés comme appartenant à une race inférieure, étaient soumis aux travaux imposés aux brutes, et que l’idée de la supériorité de caste est tellement évidente dans le Popol-Vuh, par exemple, que le peuple, c’est-à-dire la masse étrangère aux tribus quichées, n’est jamais désigné que sous des noms d’animaux; ce sont les fourmis, les rats, les singes, les oiseaux, les tortues, les abeilles, etc. À chaque instant, dans ce livre, ces bêtes sont chargées, par les nobles quichés, de messages, d’entreprises; c’est avec leur aide que les Xibalbaïdes sont détruits, et ce sont même les animaux alliés qui sont chargés d’assurer les suites de la conquête.

N’y a-t-il pas là un signe évident de la race blanche au milieu de populations regardées par elle comme très-inférieures? Quant aux chevaux, si les tribus blanches qui ont envahi le Mexique ne sont arrivées du nord, comme tout porte à le croire, qu’après une[89] suite d’étapes prolongées peut-être pendant plusieurs siècles, et après un ou plusieurs voyages à travers l’Océan, il ne serait pas surprenant, qu’arrivés sous le 20e degré de latitude, ils n’eussent plus possédé un seul cheval, qu’ils eussent perdu même le souvenir de ces compagnons de leurs expéditions. D’ailleurs, il paraît évident que ces émigrations blanches étaient, relativement à ce qu’elles furent en Asie et en Europe, peu nombreuses. Leur disparition presque totale et le peu de fixité de leurs établissements en Amérique en serait une preuve.

Doit-on conclure de l’état sauvage actuel d’une grande partie des populations de l’Amérique que ces peuples ne sont pas encore civilisés ou qu’ils nous laissent voir les restes de civilisations depuis longtemps étouffées? Cette dernière hypothèse est adoptée par Guillaume de Humboldt, et elle paraît très-voisine de la vérité, si l’on considère qu’à l’époque de la conquête des Espagnols, Fernand Cortez trouva en Amérique des États policés là où l’on ne rencontre plus que des populations misérables, clair-semées au milieu des déserts, et que ces États avaient atteint déjà l’ère de leur décadence.

Mais telle est la puissance de la race blanche que, si faible qu’elle soit numériquement parlant, elle laisse des traces indélébiles, et que seule elle possède ce privilège d’inaugurer les civilisations. En l’état de mélange où se rencontrent les grandes races humaines[90] sur la surface du globe aujourd’hui, il est assez difficile de distinguer les aptitudes premières de chacune d’elles; cependant, là où le noir est sans mélange, il n’existe pas, à proprement parler, une civilisation; il n’y a ni progrès ni décadence: c’est un état normal barbare où la force matérielle et la ruse gouvernent seules; là où la race touranienne ou finnique est restée pure, si les mœurs sont moins grossières, si l’on trouve une apparence d’autorité morale, il n’y a point cependant de progrès et de variations sensibles dans l’état social. L’industrie, le commerce se développent jusqu’à un certain point; le bien-être matériel et la discipline peuvent régner, mais jamais l’amour du beau, le dévouement raisonné, l’attrait de la gloire ne remuent ces populations paisibles, attachées à la satisfaction des besoins matériels de chaque jour. L’élément blanc seul donne la vie à ces masses inertes et obscures; il apporte sa cosmogonie, l’observation des temps, sa passion pour la renommée, son besoin incessant d’activité; il veut vivre dans l’avenir et écrit l’histoire. Les traditions ou souvenirs écrits de ce monde datent de l’invasion de l’élément aryan; or, les Mexicains avaient une histoire, tous les auteurs espagnols l’ont reconnu, et Las Casas[50], entre autres, le dit de la manière la plus formelle.[91]

«Dans les républiques de ces contrées, dans les royaumes de la Nouvelle-Espagne et ailleurs, entre autres professions et gens qui en avaient la charge étaient ceux qui faisaient les fonctions de chroniqueurs ou d’historiens. Ils avaient la connaissance des origines et de toutes les choses touchant à la religion, aux dieux et à leur culte, comme aussi des fondateurs des villes et des cités. Ils savaient comment avaient commencé les rois et les seigneurs, ainsi que leurs royaumes, leurs modes d’élection et de succession; le nombre et la qualité des princes qui avaient passé; leurs travaux, leurs actions et faits mémorables, bons et mauvais; s’ils avaient gouverné bien ou mal; quels étaient les hommes vertueux ou les héros qui avaient existé; quelles guerres ils avaient eu à soutenir et comment ils s’y étaient signalés; quelles avaient été leurs coutumes antiques et les premières populations; les changements heureux ou les désastres qu’ils avaient subis; enfin tout ce qui appartient à l’histoire, afin qu’il y eût raison et mémoire des choses passées.

«Ces chroniqueurs tenaient le comput des jours, des mois et des années. Quoiqu’ils n’eussent point une écriture comme nous, ils avaient, toutefois, leurs figures et caractères, à l’aide desquels ils entendaient tout ce qu’ils voulaient, et de cette manière ils avaient leurs grands livres composés avec un artifice si ingénieux et si habile, que nous [92]pourrions dire que nos lettres ne leur furent pas d’une bien grande utilité… Il ne manquait jamais de ces chroniqueurs; car, outre que c’était une profession qui passait de père en fils et fort considérée dans la république, toujours il arrivait que celui qui en était chargé instruisait deux ou trois frères ou parents de la même famille en tout ce qui concernait ces histoires; il les y exerçait continuellement durant sa vie, et c’était à lui qu’ils avaient recours lorsqu’il y avait du doute sur quelque point de l’histoire. Mais ce n’était pas seulement ces nouveaux chroniqueurs qui lui demandaient conseil, c’étaient les roisles princesles prêtres eux-mêmes…»

Ces chroniqueurs, ces juges, consultés par les princes, avaient plus d’un rapport avec les mages; ce texte ne laisse à cet égard aucun doute, et il est difficile de leur chercher une autre souche que celle d’où sortaient ces personnages essentiels de la société antique de l’Asie. Les traditions mexicaines donnent aux populations de ces contrées trois origines. Elles prétendent que toutes vinrent du nord et de l’orient; les premières, les Chichimèques, étaient des sauvages vivant de chasse et n’ayant ni villes ni cultures; les secondes, les Colhuas, qui enseignèrent à cultiver la terre et donnèrent les premières notions de la vie civilisée; les dernières, venues longtemps après, furent les Nahuas, qui instituèrent un gouvernement,[93] apportèrent une religion et un culte. Les Colhuas seraient arrivés, à travers l’Océan, de l’orient, neuf ou dix siècles avant l’ère chrétienne, et leurs descendants seraient les fondateurs de ces monuments merveilleux de Palenqué et de Mayapan. Quant aux Nahuas, descendus par le nord-est, ils se seraient, après des luttes acharnées, emparés du Mexique. Nation guerrière, important avec elle un culte farouche, mais intelligente et superbe, elle aurait imposé un joug théocratique aux habitants de ces contrées. Ces immigrations du nord-est paraissent n’avoir pas cessé jusqu’au xiie siècle de notre ère. Ces Nahuas procèdent vis-à-vis les possesseurs du pays comme le faisaient les nations belliqueuses du nord en face du vieil empire romain. Ils demandent d’abord un territoire pour établir une colonie et pour vivre; ils acceptent l’état de vassaux et de tributaires; puis, quand ils se sentent assez forts, ils attaquent la puissance suzeraine.

L’État de Guatémala et de Chiapas, de Xibalba dans le Popol-Vuh, était le centre de la domination des Quinamés ou Colhuas[51]. Le Livre sacré représente le roi de ces contrées et ses fils comme des géants; l’un se dit l’égal du soleil et de la lune, ses enfants roulent des montagnes. C’est contre cette race orgueilleuse[94] que les Nahuas ouvrent la lutte, personnifiés en deux frères, Zaki-Nim-Ak (le grand Sanglier blanc), et Zaki-Nima-Tzyiz (le grand-blanc-piqueur d’épines)[52]. Les géants sont vaincus et écrasés. Cependant (toujours d’après le Popol-Vuh) la guerre continue et se termine à l’avantage des Nahuas. L’auteur du Livre sacré, après une sorte d’anathème jeté aux gens de Xibalba, porte sur eux ce jugement suprême… «Mais leur éclat ne fut jamais bien grand auparavant; seulement ils aimaient à faire la guerre aux hommes; et véritablement on ne les nommait pas non plus des dieux anciennement; mais leur aspect inspirait l’effroi; ils étaient méchants hiboux, inspirant le mal et la discorde.—Ils étaient également de mauvaise foi, en même temps blancs et noirs, hypocrites et tyranniques, disait-on. En outre, ils se peignaient le visage et s’oignaient avec de la couleur[53]…»

Les traditions toltèques, conservées par Ixtlilxochitl[54], présentent les princes nahuas comme souverains de villes riches, puissantes et à peu près indépendantes des rois chichimèques. Leur cité principale, Tlachiatzin, avait été fondée par des hommes[95] sages et d’une grande habileté dans les arts, ce qui avait fait donner à cette ville le surnom de Toltecatl, qui, dans la langue nahuatl, signifie ouvrier ou artiste[55]

D’après les mêmes traditions conservées par Ixtlilxochitl et Veytia[56], le soulèvement des Toltèques ou Nahuas et leurs victoires auraient eu lieu à la fin du iiie siècle de notre ère[57]. Leur domination ne dura pas toutefois plus d’un siècle. Vaincus à leur tour par la race asservie, ils auraient recommencé une longue série d’émigrations vers l’ouest, puis vers le nord, jusqu’à la hauteur de la Californie, puis vers les contrées du centre et le Pérou, laissant partout des traces[96] de leur passage, fondant des villes, civilisant des pays, mais regrettant toujours le lieu de leur domination, ainsi que le constate le Livre sacré.

La race nahuatl, quelques siècles avant l’ère chrétienne et jusqu’au moment de la chute de Xibalba, aurait occupé le pays montagneux situé dans les États de Chiapas et de Guatémala. Le Tulan dont parlent les traditions guatémaliennes était situé entre les ruines de Palenqué et la ville moderne de Comitan; aussi les mythes qui personnifient les vainqueurs de Xibalba sont-ils présentés comme descendant des degrés pour combattre leurs oppresseurs; mais les héros quichés Hun-Ahpu et Xbalanqué, de race nahuatl pure, ayant fait appel aux animaux, aux brutes, pour détruire l’empire de Xibalba, sont reçus froidement par leurs concitoyens, lorsqu’ils reviennent après la victoire, car ils ont vaincu avec l’aide des races inférieures, des barbares. La mention de ces animaux que les mythes quichés appellent à leur aide dans toutes les circonstances graves, animaux gagnés par des menaces ou des promesses, indiquerait assez que la race nahuatl pure était peu nombreuse et dominait sur des vassaux indigènes considérés comme appartenant à une race inférieure; les frères de Hun-Ahpu et de Xbalanqué, voués aux travaux d’art, changés en singes au moment de la lutte et assimilés ainsi aux brutes, montrent que les arts étaient pratiqués, non par la féodalité nahuatl, mais par ses vassaux de[97] race métisse probablement. Il paraîtrait donc que les édifices de Palenqué, déjà ruinés et oubliés au moment de la conquête des Espagnols, appartiendraient à la race indigène au milieu de laquelle des tribus quichées de race supérieure seraient venues s’établir quelques siècles avant notre ère; mais que les monuments de l’Yucatan, tels que ceux d’Isamal, de Chichen-Itza et d’Uxmal, auraient été élevés, à la suite de la destruction de l’empire xibalbaïde, par les Nahuas.

En effet, entre les monuments de Palenqué et ceux de l’Yucatan, il y a des différences profondes; le système de construction, à Palenqué, ne consiste pas, comme à Chichen-Itza ou à Uxmal, en des revêtements d’appareil devant des massifs en blocage, mais en des enduits de stucs ornés et de grandes dalles recouvrant les blocages. Le caractère de la sculpture, à Palenqué, est loin d’avoir l’énergie de celle que nous voyons dans des édifices de l’Yucatan; les types des personnages représentés diffèrent plus encore; ils accusent des traits éloignés de ceux de la race aryane à Palenqué, s’en rapprochent sensiblement à Chichen-Itza. Enfin, ce n’est que dans les monuments de l’Yucatan qu’apparaissent ces traditions si sensibles de la structure de bois.

On se souvient de l’analyse très-sommaire de l’origine des Quichés donnée plus haut d’après le Livre sacré. C’est à Tulan que les Quichés arrivent et qu’ils viennent chercher l’arche qui personnifie la divinité.[98] Jusqu’à leur arrivée à Tulan, les Quichés n’ont pas de culte apparent, ils adorent le soleil, les splendeurs célestes. Il leur faut un signe pour le peuple. Ces émigrants d’une race supérieure, arrivant du nord-est, n’auraient-ils pas trouvé à Tulan un culte établi par une race moins élevée, et ne l’auraient-ils pas en partie adopté, puisque c’est à dater de leur séjour à Tulan que le dieu Tohil exige les sacrifices humains, et que toutes les tribus toltèques, sauf une seule, se soumettent à cette nouveauté, entraînées probablement par l’exemple des traditions puissantes, qui existaient dans le pays avant leur arrivée? Ces tribus qui viennent ainsi, dit le Livre sacré, s’établir au milieu d’un pays où vivaient «des hommes noirs et des hommes blancs, ayant un doux langage, d’un aspect agréable,» et présentant tous les caractères d’un état social avancé, ces tribus qui se considèrent comme issues des dieux, ne nous montrent-elles pas l’introduction d’une race blanche relativement peu nombreuse chez des peuples déjà très-civilisés, protégeant les arts, possédant un culte et forçant ainsi les nouveaux venus à se façonner aux mœurs du pays? Mais, bien que se considérant toujours comme appartenant à une caste supérieure, les Quichés font alliance avec les peuples tributaires de Xibalba, ils se mettent à leur tête et les entraînent contre leurs oppresseurs vers le iiie siècle de notre ère. Vainqueurs, ils fondent des villes sur la péninsule yucatèque, et bâtissent les monuments[99] étranges que nous y trouvons encore aujourd’hui, se servant naturellement des artistes et ouvriers du pays pour élever ces énormes constructions; ils leur imposent cependant un goût nouveau; eux aussi, les Quichés, ont leurs traditions, la structure de bois[58]; ils aiment les étoffes riches, les plumes, les bijoux, et, en moins d’un siècle probablement, surgissent ces monuments dont nous voyons les ruines entourées de villes considérables. Sur un sol où l’on ne peut trouver d’eau pendant neuf mois de l’année, ils font creuser[100] d’immenses citernes enduites avec soin, ou profitent des excavations naturelles qui laissent passer des cours d’eau sous une épaisse couche calcaire.

Cependant les conquérants de Xibalba, les Quichés ou Toltèques, ainsi qu’alors on les désigne, vivant sous une sorte de régime féodal, car l’esprit de la tribu ne s’éteint pas, se livrent à des querelles incessantes, sont peu à peu chassés du pays, et recommencent une longue série d’émigrations jusqu’à une époque voisine de la conquête espagnole.

De Tulan, d’après le Livre sacré, trois émigrations principales auraient eu lieu, l’une vers Mexico, les deux autres vers Tepeu et Oliman[59]. L’empire de Mexico acquit une grande puissance en peu de temps et penchait déjà vers la décadence au moment de l’arrivée de Fernand Cortez. À Mexico même, il ne reste pas un seul monument des Toltèques; mais ceux de Mitla, dont une partie est si bien conservée, nous paraissent appartenir à la civilisation quichée, quoique postérieurs à ceux de l’Yucatan. La perfection de l’appareil, les parements verticaux des salles avec leurs épines de colonnes portant la charpente du comble, l’absence complète d’imitation de la construction de bois dans la décoration extérieure ou intérieure, l’ornementation obtenue seulement par [101]l’assemblage des pierres sans sculpture, donnent aux édifices de Mitla un caractère particulier qui les distingue nettement de ceux de l’Yucatan et qui indiquerait aussi une date plus récente. Une seule tribu, partie de Tulan, s’établit à Mexico, c’est dire qu’elle venait civiliser une contrée déjà peuplée, mais qu’elle se trouvait numériquement peu importante, au milieu de populations indigènes qui déjà possédaient des arts. L’influence des Toltèques ne put donc exercer, dans le Mexique proprement dit, une action aussi complète que dans l’Yucatan, où ils étaient relativement nombreux, et l’architecture devait participer davantage des mœurs et des habitudes appartenant aux indigènes.

Nous voyons que les Quichés avaient une aptitude particulière pour la sculpture et la peinture; les frères de Hun-Ahpu et de Xbalanqué s’adonnent aux arts du dessin. Les sacrificateurs réfugiés sur le mont Hacavitz peignent des étoffes[60]. Quand, après la mort des trois héros Balam-Quitzé, Balam-Agab et Mahucutah, les tribus victorieuses se séparent, elles fondent partout où elles émigrent des villes pleines de monuments, de palais magnifiques «bâtis de pierre et de chaux[61].» Mais ces édifices, qui demandaient le concours de tant de bras, étaient nécessairement construits par les nations indigènes soumises et devaient se [102]ressentir des traditions et habitudes locales, suivant que les tribus conquérantes et civilisatrices formaient une caste plus ou moins considérable. Il y aurait donc lieu de voir dans les édifices de Mitla, éloignés déjà du centre de la domination primitive des Toltèques, un art ayant conservé plus que dans l’Yucatan des traditions étrangères à cette domination et appartenant aux populations indigènes. Cette façon de construire par compartiments de dessins formés de petites pierres imitant la structure en brique, ces terrasses en charpente établies sur des colonnes et des murs verticaux, et jusqu’aux méandres composés par le petit appareil, rappellent les monuments anciens de la race malaye beaucoup plus que ceux de l’Yucatan.

Remarquons, d’ailleurs, qu’aujourd’hui encore les habitants de l’Yucatan sont d’une race beaucoup plus belle et se rapprochant plus du type blanc que ceux des plateaux du Mexique, qui, comme nous l’avons dit en commençant, présentent un mélange assez confus de races diverses où cependant le type de la race malaye semble dominer.

Pour nous résumer donc en peu de mots, il y a tout lieu de croire que l’Amérique centrale, le Mexique et l’Yucatan étaient occupés, quelques siècles avant notre ère, par une race ou un mélange de races participant surtout des races jaunes; que ces populations, de mœurs assez douces, arrivées à ce degré de civilisation matérielle à laquelle les jaunes sont particulièrement[103] aptes, tout en pratiquant cependant les sacrifices humains et des épreuves religieuses cruelles, ce qui n’est pas incompatible chez ces peuples avec une organisation très-parfaite, avec le culte des arts et les habitudes de bien-être; que ces populations, disons-nous, virent s’implanter au milieu d’elles des tribus d’une race blanche venue du nord-est, possédant à un degré beaucoup plus élevé les aptitudes civilisatrices; que ces nouveaux venus, guerriers, braves, se seraient bientôt emparés du pouvoir, auraient institué un régime théocratique, et, avec cette prodigieuse activité qui distingue les races blanches, auraient fondé quantité de villes, soumis le pays à une sorte de gouvernement féodal ou plutôt de castes supérieures, et élevé ces immenses monuments qui nous surprennent aujourd’hui par leur grandeur et leur caractère étrange.

Nous rangerions ainsi les édifices de Palenqué dans la série des monuments construits par les indigènes, avant la soumission de Xibalba, ceux de l’Yucatan sitôt après la domination des Quichés, de la race conquérante et supérieure, et ceux de Mitla parmi les dérivés de l’influence quichée, postérieurement à la séparation des tribus réunies à Tulan. Les monuments dont les restes se voient encore dans l’Amérique centrale, que notre ami M. Daly a visités et dont nous attendons une description, seraient dus au retour des tribus quichées vers le nord et le nord-est, après la chute de leur domination sur la péninsule yucatèque,[104] affaiblies qu’elles étaient par leurs querelles et un soulèvement de l’antique population indigène. Peut-être sommes-nous arrivés au moment où une intervention européenne au Mexique permettra de déchirer les voiles qui couvrent encore l’histoire de cette belle contrée. M. Charnay a rendu un service signalé à l’étude de l’archéologie en offrant au public cette collection de photographies recueillies à travers mille périls et aux dépens de sa fortune privée. Nous ne pouvons que souhaiter le voir compléter ces renseignements déjà si curieux pendant un second voyage que, cette fois, nous l’espérons du moins, il entreprendrait sous la protection de la France. Mais ces études ne seront complètes que lorsqu’on aura pu faire, dans l’Amérique centrale, dans celle du Nord et dans le Pérou, une série de photographies entreprises avec méthode, des relevés de plans dressés avec exactitude et ces observations comparatives à l’aide desquelles l’archéologie peut formuler des conclusions certaines. À nos yeux, l’architecture antique du Mexique se rapproche, sur bien des points, de celle de l’Inde septentrionale; mais comment ces rapports se sont-ils établis? Est-ce par le nord-est? est-ce par le nord-ouest? C’est une question réservée jusqu’au moment où la connaissance de ces monuments indo-septentrionaux sera complète.


VII

Long séjour.—Phénomènes photographiques.—Les trois vallées.—Santa Lucia.—Santa Maria del Tule.—Le Sabino.—Mitla.—Les ruines.—Le village.—Les pitajas.—Clichés perdus.—Prise de la ville.—Mont Alban.—Le vieux couvent.—Deuxième expédition.—Siége de la ville.—Départ pour Vera Cruz.

J’attendais mes bagages depuis deux mois, ils n’arrivaient pas; je craignis que l’état des routes ne permit pas à l’expéditeur de me les envoyer, il fallut donc me mettre à l’œuvre avec les ressources que m’offrait la ville. Je fabriquai du nitrate et du fulmicoton, j’avais des glaces et l’un de mes instruments; je trouvai de l’éther et de l’alcool. Pour développer l’image il me fallut employer le sulfate de fer qu’on trouve partout.

Mes premiers essais ne furent pas heureux, les clichés des monuments de la ville étaient mauvais. Quelques jours après j’en fis d’autres meilleurs, presque satisfaisants. Je préparai donc mon expédition de Mitla, car je devais retourner au Yucatan, [248]remonter à Palenqué, traverser la sierra et faire le tour de la province de Chiapas, en passant par Tehuantepec pour revenir à Oaxaca. J’aurais voulu faire ce long voyage avant la saison des pluies s’il était possible, et le temps pressait.

Mais quand je voulus partir, je m’aperçus que mes produits ne marchaient plus.

Pendant huit jours, je fis les essais les plus variés, je me servis de bains vieux et nouveaux, j’avais une douzaine de collodions différents, j’employai tous les développants et tous les fixateurs; peine inutile. Le collodion arriva même jusqu’à perdre toute sensibilité. Avec une exposition de cinq minutes au soleil, et un instrument double, je n’obtenais qu’une tache blanche à l’endroit du col.

Désespérant de réussir je mélangeai tous les collodions et j’attendis.

Quelques jours après, je voulus tenter un nouvel essai, je fis un cliché le matin à sept heures, il était bon: à sept heures et demie, insensibilité. Le lendemain, j’en fis deux, sans pouvoir en réussir un troisième; le surlendemain trois et, par progression, chaque jour en faisant un de plus, mais pas davantage. Tout à coup le collodion ne m’apportait que des positifs sur verre; un autre jour des négatifs, et cela sans qu’il me fût possible de faire l’un ou l’autre à mon choix. J’ai vainement cherché la clef de phénomènes aussi curieux et je laisse aux photographes[249] érudits le soin d’en trouver les causes. Ma position était des plus embarrassantes, je craignis un moment de ne pouvoir réussir. J’aurai donc fait, me disais-je, trois mille lieues dans le but de rapporter en Europe l’image de ces ruines merveilleuses, si peu connues, si intéressantes, pour me trouver devant elles impuissant à les reproduire!

J’éprouvai pendant ces jours de sombres découragements et de terribles défaillances; j’étais sans nouvelles de mes bagages, et l’état de la province allait empirant chaque jour. Je fus sur le point de faiblir et d’abandonner la partie. Je parvins cependant à remonter ce moral affaibli, et, quoi qu’il dût m’en coûter, je voulus achever mon œuvre. Attendre! Que la patience est une belle chose pour qui sait la pratiquer!

Les vallées m’offraient une longue série de courses et d’observations; j’avais mon cheval, et chaque jour, seul le plus souvent, je parcourais l’une ou l’autre, indifférent aux aventures périlleuses de ces excursions solitaires.

La vallée de l’ouest, la première en venant de Mexico, n’offre au voyageur que des terres cultivées, des villages et des haciendas, quelques élévations douteuses où la science n’a rien à prendre, et le touriste rien à copier: c’est la moins riche de ces trois vallées et la moins intéressante. Dans la seconde se trouve un vaste couvent, commencé par Cortez, inachevé aujourd’hui et fondé sur l’emplacement d’un[250] temple indien dont quelques murailles d’adobes (briques en terre cuite au soleil) subsistent encore. Il semble que les constructeurs de l’édifice moderne se soient servis de ces murailles pour remplacer les échafaudages dans leur construction. Ces murailles de terre sont en effet au milieu de la nef et soutiennent encore diverses parties d’un clocher moderne. L’adobe a pris la consistance de la pierre, les murs paraissent devoir résister à l’action du temps aussi bien que l’édifice espagnol, et, dans la suite des siècles, ne formant qu’une seule et même ruine, le voyageur étonné de cette création étrange confondra l’œuvre de marbre des vainqueurs et l’humble monument des vaincus.

Ces ruines confondues n’offrent-elles pas à l’esprit de l’observateur une image saisissante de cette civilisation espagnole du nouveau monde, qui n’a laissé derrière elle que souvenirs perdus, solitude et désolation? Ce mur de terre, humble mais solide encore, soutenant cet édifice incomplet, n’est-ce point l’image vivante de cette race indienne, humble aussi, soumise et opprimée, gémissant depuis trois siècles sous le poids accablant d’une civilisation menteuse, ruine aujourd’hui d’un monument inachevé?

La route qui conduit à ce vieux temple domine la vallée; couverte de tumuli vierges jusqu’à ce jour de toute profanation, elle offre à l’antiquaire des témoignages précieux de la civilisation indienne.

Ces éminences, selon toute probabilité, sont des[251] tombeaux d’où l’on pourrait exhumer de riches trésors scientifiques. Je m’efforçai, mais vainement, de faire des fouilles: les Indiens se sont fait une religion, de ne point laisser toucher à ces vieux souvenirs de leurs ancêtres. Il m’eût fallu l’appui du gouvernement que l’agitation des esprits et la menace d’un siége m’empêchèrent d’obtenir.

À l’ouest d’Oaxaca, touchant la ville, se trouve le mont Alban, montagne aux pentes rapides comme toutes celles de la Cordillère, et surmontée d’un plateau d’une demi-lieue carrée au moins.

Ce plateau, qui semble travaillé de main d’homme, n’offre plus aujourd’hui qu’une arène bouleversée, des masses imposantes de mortier de pierres, percées de souterrains étroits, des forts, des esplanades, des contre-forts et de gigantesques pierres sculptées. Les souterrains sont formés par des dalles de grandes dimensions à murailles parallèles, et dont la voûte est remplacée par deux immenses pierres s’appuyant l’une sur l’autre. Ces pierres sont revêtues de sculptures offrant des têtes de profil qui rappellent un type étranger, le passage lui-même est étroit, ne permettant qu’à une seule personne de s’avancer à la fois.

Les plus grandes masses se trouvent au sud du plateau. Elles affectent en général la forme carrée et se composent d’une pyramide tronquée à talus fort rapide, d’une hauteur de vingt-cinq pieds environ;[252] d’une enceinte qu’on peut suivre encore, et d’énormes monceaux de maçonneries ruinées, autrefois demeures, palais, temples ou forteresses de ces nations disparues.

Le tout est semé de débris de poteries d’une finesse extrême et d’un vernis rouge et brillant. Un Italien de Mexico fit, il y a quelques années, pratiquer des ouvertures dans ces monceaux de pierres; il en retira des colliers d’agate, des obsidiennes travaillées, et divers bijoux d’or d’un fini merveilleux.

Quel musée n’enrichiraient pas des fouilles faites avec soin!

Le mont Alban est, à notre avis, l’un des restes les plus précieux et bien certainement le plus ancien des civilisations américaines. Nulle part nous n’avons retrouvé ces profils étranges d’une originalité si frappante, que vous leur cherchez en vain quelque chose d’analogue, dans les souvenirs du vieux monde.

Ces ruines n’ont rien de commun avec les ruines de la vallée, non plus qu’avec celles de Mitla; les matériaux ne sont point les mêmes et l’architecture est différente. Ici vous ne trouvez que l’adobe, de la terre; à Mitla, un mélange de terre battue et de gros cailloux plaqués de briquettes de différentes grandeurs; dans les forts qui défendaient les palais, l’adobe encore: au mont Alban, vous n’avez que des constructions en pierre, reliées par le ciment et le mortier de chaux.[253]

Les murs des temples étaient perpendiculaires aux plafonds, se coupant à angle droit; Mitla présente la même architecture.

Au mont Alban, au contraire, vous retrouvez la construction dite de Boveda, c’est-à-dire deux murs perpendiculaires jusqu’à hauteur d’appui, et s’inclinant l’un vers l’autre jusqu’à ne plus former qu’un écartement de vingt-cinq centimètres, fermé par une dalle. Il semble, en vérité, que les fondateurs de ces ruines, chassés autrefois par des émigrations du nord, aient poursuivi leur retraite vers le sud, traversé la sierra de Chiapas, et, se divisant en deux branches, l’une suivant jusqu’à Guatémala, l’autre aboutissant aux plaines du golfe, fondé les palais de Palenqué et plus tard les monuments du Yucatan, qui ont avec les ruines du mont Alban plus d’un point de ressemblance.

Quoi qu’il en soit de cette supposition, nous croyons pouvoir affirmer que le Marquesado offre aux voyageurs le plus vaste et le plus riche sujet d’étude.

Partout des tumuli, des temples, des palais, des ruines, un amoncellement étrange de terres réunies, des masses ruinées de maçonneries, en un mot, des traces irrécusables d’envahissements successifs et de luttes effroyables!

Le Marquesado, avec ses vallées fertiles, devait offrir aux émigrations des peuples un séjour facile dans leur marche vers le sud; il semble avoir été, dans cet univers, le grand chemin de l’homme, où chaque race, à[254] son tour, laissa tomber quelqu’un de ses souvenirs[63].

Je dus suspendre mes promenades dans la campagne: l’armée libérale envoyée contre Cobos, alors à Teotitlan, s’était dispersée sans combat; Oaxaca pouvait encore se défendre avec douze cents hommes formant la garnison de la ville; le gouvernement avait de l’argent et des munitions, il jugea plus prudent de décamper dans la nuit, laissant la ville sans autorité, sans police et sans protection contre les faubourgs.

On craignait un pillage, et tous les intéressés, c’est-à-dire les commerçants et les gens riches, organisèrent un comité de vigilance. Chacun dut prendre les armes pour veiller à la sûreté publique. On expédia sur-le-champ au chef de l’armée réactionnaire un exprès pour hâter l’arrivée de ses troupes, et chacun, en attendant, monta sa garde et fit patrouille. J’offris mon bras comme chacun, et du reste tout se passa bien ou à peu près, la première nuit fut seule orageuse; il y eut quelques fusillades, deux ou trois arrestations, plus un assassinat.

Le malheureux était un préfet des environs, qui revenait chargé de la capitation de son village, et qui ne savait rien des événements de la ville. Hélas! il en fut la première victime. À l’entrée d’un faubourg, il reçut un coup de feu qui le renversa de son cheval; laissé pour mort, on le dépouilla des 1,500 fr.[255] qu’il portait, de son zarape, de son cheval et de son chapeau.

Ranimé par la fraîcheur de la nuit, il eut le courage de faire plus d’un kilomètre. Je le rencontrai titubant comme un homme ivre; ses gémissements m’attirèrent près de lui, et je n’arrivai que pour le voir s’affaisser évanoui. J’appelai, on vint, et nous le transportâmes dans la boutique d’un épicier, où on l’étendit mourant sur quelques sacs vides. La balle avait dû traverser le poumon; le médecin appelé ne le regarda même pas: il n’avait que peu de temps à vivre.

Une femme arriva, sa maîtresse, me dit-on. Un prêtre était là, qui lui jeta à la hâte une absolution de circonstance; puis il se passa une comédie qu’on pourrait appeler la comédie de la mort ou du testament.

La femme se penchait à l’oreille du blessé qui ne l’entendait plus:

«À qui donnes-tu la maison?» Puis, plaçant à son tour son oreille sur la bouche du mourant, elle prenait à témoin le prêtre et les personnes présentes, que telle maison lui était donnée. Le prêtre approuvait, un complaisant rédigeait.

«À qui telle valeur?—Au clergé,» fit-elle sur un signe du confesseur.

«À qui telle propriété?» Et le testament, terminé de cette manière, on fit circuler le papier pour que[256] chacun signât. Quelques personnes s’abstinrent et je fus du nombre. Le testament fut-il reconnu valable? Je l’ignore. Le lendemain, les troupes réactionnaires firent en triomphe, au son des cloches et des fanfares, leur entrée dans la ville. Je pouvais donc continuer mes excursions.

À l’entrée de la troisième vallée au sortir d’Oaxaca, se trouve le village de Santa Lucia, célèbre par ses combats de coqs. Deux lieues plus loin, sous des bosquets de goyaviers, de cherimoias et de grenadiers, se cache le joli village de Santa Maria del Tule. Le vieux arbre appelé Sabino, qui ombrage la cour d’une petite chapelle, est connu dans toute la république; de loin, le dôme de verdure qui couronne son énorme tronc ferait croire à l’existence d’un petit bois. De près, il frappe de stupeur et d’admiration par son prodigieux développement[64].

Le tronc, dans son plus grand diamètre, mesure quarante pieds; sur une autre face, il peut en avoir trente. À vingt pieds au-dessus du sol, il conserve les mêmes dimensions. À cette hauteur, il se bifurque et ses branches vigoureuses, semblables à des chênes centenaires, portent à cent pieds de là l’ombre de leurs rameaux protecteurs. Il n’est pas aussi haut que le comporterait l’énormité de son diamètre, et je ne suppose point qu’il dépasse cent cinquante pieds.[257]

Outre la taille du géant, ce qui surprend le visiteur, c’est l’étonnante vigueur qui le distingue; il est plein, et les incisions faites dans l’écorce ne résistent pas au delà d’une année. Que de chiffres entrelacés, que de serments prirent le vieil arbre à témoin d’éternelles amours! Mais, image du temps qu’il personnifie, son écorce mobile les raye à jamais de sa surface, comme le temps du cœur qui les dicta.

Les Indiens veillent cependant à ce qu’aucune main profane ne s’attaque au vieux monument; comme pour tout ce qui tient à leur passé, ils entourent le sabino d’une superstitieuse vénération; nul ne le visite que sous leur surveillance; ils balayent et nettoient chaque jour le pied de l’arbre, et ne souffriraient pas qu’on en brisât le moindre branchage. L’Indien a la religion du souvenir, et peut-être, dans les nuits d’orage, entend-il gémir la voix des ancêtres dans les rameaux centenaires du vieux sabino.

Quelques voyageurs expliquent ce phénomène de végétation par la réunion de trois troncs divers. Nous l’avons examiné avec soin, et nous n’avons pu y découvrir qu’une seule souche, à laquelle sa vigueur ménage encore des siècles d’existence. Nous avons entendu des horticulteurs et des savants affirmer que l’arbre de Santa Maria del Tule devait avoir au moins de deux mille cinq cents à trois mille ans. Or, ce serait une preuve de plus de l’antiquité de la civilisation dans la vallée, car le sabino est un arbre cultivé, on ne le[258] trouve que près des ruines, comme aujourd’hui dans les lieux de plaisance des rois aztèques, à Chapultepec, Culloacan, Texcoco, etc. Trois mille ans! nous remontons à la période égyptienne; il y avait donc dans cette vallée des hommes, une civilisation, des palais. Quels horizons pour les esprits chercheurs, et quelles conséquences peut en tirer la philosophie!

En poursuivant à l’est, la vallée se resserre; vous traversez Tlacolula, vous longez les collines aux pieds desquelles des carrières à ciel ouvert présentent encore des blocs à moitié taillés par les anciens constructeurs de Mitla.

En obliquant à droite, vous arrivez jusqu’à San-Dionysio, dernier village de la plaine qui s’arrête brusquement, pour déboucher sur Totalapa.

La vallée de Tlacolula, comme celle qui se dirige au sud, est le centre d’une riche culture; nous voulons parler de la cochenille. Depuis trois siècles, l’Indien retire de ce produit des sommes immenses; il cultive en outre le maïs, la canne à sucre, le blé qui vient parfaitement; il exploite des mines d’or et d’argent que lui seul connaît; rien ne lui manque pour s’assurer une vie heureuse, abondante et facile. Grand nombre d’entre eux pourraient, au besoin, se permettre un certain luxe: il n’en est rien.

Comme tout peuple ignorant, l’Indien est imbu de superstitions, mais je n’ai trouvé que dans le Marquesado, l’avarice passée à l’état de vice national. Dans[259] toutes les parties du monde, l’homme cache le numéraire, mais il en jouit et sait s’en servir au besoin. L’Indien ne jouit jamais; il produit et ne consomme pas. Quelle que soit sa fortune, ses richesses enfouies, la somme de ses productions, il vit de la même manière; sa cabane ne se distingue point de celle du pauvre, il a pour éternel vêtement l’ample pantalon de cotonnade grossière et le gros zarape de laine; pour nourriture, la tortille et le frijol aiguisé de chile (poivre rouge).

L’Indien voyage avec ses vivres, sa bourse meublée de quelques réaux pour la copita de mezcal, car il adore l’alcool; mais voilà tout. Jamais un Indien ne pourra vous rendre sur une piastre, il faut le payer en monnaie; il ne pourrait changer.

Je vis un jour un Indien demander quatre réaux à un commerçant auquel il avait vendu, la veille, pour 1,500 fr. de cochenille dont il avait reçu l’argent.

—Que diable as-tu fait de ton argent? lui demandait l’acheteur.

Ah! señor está colocado, il est placé, répondit-il. Cela voulait dire qu’il était enterré; mais où? chacun l’ignore, sa femme la première, ses enfants ne le savent pas davantage. Quand il meurt, son secret s’éteint avec lui. Riche, il ne lègue aux siens que la misère, avec la même inutile passion d’acquérir. Si par hasard il découvre un trésor inconnu, il respecte le secret du[260] propriétaire quel qu’il soit, et, loin d’y toucher, le recouvre religieusement.

J’ai rencontré un manœuvre souvent sans ouvrage, qui m’affirmait avoir découvert deux cachettes renfermant des sommes importantes auxquelles il s’était gardé de rien enlever. «Indique-les moi, lui dis-je, et je te payerai cher.» Sans s’attacher à la naïveté de ma demande, il me répondit qu’il ne le pouvait pas; et comme je m’efforçais d’apprendre l’origine d’une superstition aussi bizarre: «Cela ne se doit pas,» dit-il.

On a calculé que les vallées doivent renfermer, en numéraire enfoui, quelque chose comme quinze cents millions!

Quelle effroyable perte pour la société, qu’une telle somme enlevée à la circulation!

Je n’ai connu qu’une exception à cette règle. C’était à Mitla, près des ruines; une vieille Indienne d’une fortune immense, mais suspecte (car on l’attribuait à la découverte de plusieurs trésors), s’était fait bâtir une maison magnifique, avec cour plantée d’arbres d’agrément et de fleurs rares. Elle avait toute une basse-cour d’oiseaux étrangers, des paons, des hoccos, des oies de Barbarie, des cygnes, etc.; ses appartements étaient pleins de meubles modernes en acajou; mais je m’aperçus qu’elle n’avait rien à faire avec ce luxe, et que son gendre, un métis ambitieux, porterait, devant les dieux indiens, la peine d’avoir dérogé à une habitude aussi invétérée.[261]

Pour elle, son petit palais n’était qu’une espèce de musée, au milieu duquel elle restait parfaitement étrangère; jamais un lit d’acajou n’avait abrité son sommeil; elle couchait à terre, sur un paillasson; son costume était celui des siens, une pièce de laine attachée autour de la taille, et toute sa vie se passait dans une petite tienda occupant le coin de sa maison, où elle débitait à ses compatriotes le maïs, le mezcal et le coton.

Mitla, où une charrette à bœufs avait transporté mon matériel, se trouve dans la partie la plus inculte et la plus ingrate de la vallée. Adossé aux montagnes, il y règne sans cesse un vent violent qui dessèche tout; la végétation y est presque nulle et ne présente guère que des plantes grasses appelées pitayales, qui servent aux clôtures et dont le fruit est délicieux; il atteint la grosseur d’un œuf de cygne, la pulpe est jaune-rouge, piquetée de points noirs, et d’une saveur comparable à celle de la fraise. C’est un rafraîchissant fort à la mode dans les chaleurs, et les habitants en tirent un assez joli revenu sur les marchés d’Oaxaca.

Les ruines de Mitla[65] qui occupaient, au temps de la conquête, un immense emplacement, ne présentent plus aujourd’hui que l’ensemble de six palais et trois pyramides ruinées.

La place du village contient une bâtisse en carré[262] long dont les revêtements de pierre n’offrent aucune sculpture; d’une longueur de trente mètres sur une largeur de quatre environ, elle n’a qu’une seule ouverture, sur l’un des petits côtés. La destination funéraire des palais de Mitla pourrait aussi lui être appliquée, en admettant, vu sa simplicité, que cette sépulture était réservée à quelques personnages de second ordre.

La maison du curé est le premier édifice au nord, sur la déclivité de la colline. C’est un enchevêtrement de cours et de bâtisses, avec parements ornés de mosaïques en relief, du dessin le plus pur. Sous les saillies des encadrements, on retrouve des traces de peintures toutes primitives où la ligne droite n’est pas même respectée: ce sont de grossières figures d’idoles et des lignes formant des méandres dont la signification nous échappe.

Ces peintures se reproduisent avec la même imperfection, dans tout palais où un abri quelconque sut les préserver des atteintes du temps.

L’incorrection de ces dessins accolés à des palais d’une architecture si correcte, ornés de panneaux de mosaïque d’un si merveilleux travail, jette l’esprit dans d’étranges pensers: ne pourrait-on trouver l’explication de ce phénomène dans l’occupation de ces palais par une race moins avancée que celle des premiers fondateurs? C’est une simple hypothèse que j’émets.[263]

J’ai donné à cette première ruine l’appellation de maison du curé, car le vénérable prêtre qui l’occupe depuis un demi-siècle sut profiter des murs inébranlables de l’édifice ancien, pour se ménager une retraite vaste et confortable, recouverte aujourd’hui d’un toit moderne.

L’église du village, attenant à cette construction, est tout entière composée des matériaux du vieux palais.

Au-dessous, à gauche, se trouve la pyramide tronquée d’origine indienne, surmontée d’une chapelle moderne. La pyramide est en adobes avec escalier de pierre. Les Espagnols eurent soin de faire disparaître jusqu’au moindre vestige de l’ancien temple qui devait la surmonter. Le grand palais, dont l’ensemble est encore entier et dont la toiture seule est absente, se compose d’une immense bâtisse en forme de tau, dont la façade principale regardant le sud est la plus belle, la plus considérable et la mieux conservée des divers monuments de Mitla. Elle a quarante mètres de face et enveloppe une pièce de même étendue, dont six colonnes monolithes d’environ quatorze pieds soutenaient la couverture. Trois portes larges et basses donnaient accès dans la pièce, dont le sol était couvert d’une épaisse couche de ciment.

Sur la droite, un couloir obscur communique avec une cour intérieure également cimentée, dont les murs, comme la façade principale, sont couverts de[264] panneaux de mosaïque et de dessins avec encadrements de pierre. La cour est carrée et donne jour à quatre pièces étroites et longues, couvertes du haut en bas de mosaïques en reliefs dont les dessins en bandes se superposent en variant jusqu’à la toiture.

Les linteaux des portes sont d’énormes blocs qui atteignent cinq et six mètres.

Le second palais a été un des plus maltraités de Mitla, parmi ceux qui existent encore. La porte seule est debout avec son linteau sculpté, et deux colonnes à l’intérieur témoignent de la même ordonnance observée dans la grande pièce déjà décrite.

Le quatrième palais se distingue dans sa façade orientale par des panneaux beaucoup plus allongés. Quatre palais, les plus importants peut-être, se trouvent au sud-ouest de ceux que reproduisent nos photographies; ils sont à moitié rasés et enterrés, car les murailles ne s’élèvent plus qu’à trois ou quatre pieds au-dessus du sol: les énormes assises, les blocs immenses qui les distinguent, leur prêtent une importance plus considérable que celle des palais debout aujourd’hui. Les Indiens se sont emparés de ces ruines, ont fixé leurs demeures au milieu des cours, et les murailles leur servent de clôture.

Les matériaux employés, nous l’avons dit, sont la terre battue, mêlée de gros cailloux et revêtue de pierres. Des souterrains s’étendent au-dessous des ruines: une fois déjà ils ont été ouverts, mais l’attitude[265] hostile des Indiens les fit refermer avant qu’on ait pu les parcourir et en retirer les trésors qu’ils renferment. Je voulus vainement poursuivre la même entreprise; il m’eût fallu l’appui d’une cinquantaine d’hommes au moins pour protéger mes travaux, et je ne pus l’obtenir d’un gouvernement désorganisé qui ne pouvait se soutenir lui-même.

On n’arrivera jamais à la connaissance parfaite de ces monuments, tant que dureront au Mexique ces bouleversements perpétuels; la vie des voyageurs est sans cesse à la merci du premier pandour venu, comme à la discrétion des populations indiennes; il lui arrive tous les jours, comme cela m’arriva, de se voir enlever le fruit de six mois de travail, d’une dépense énorme et de fatigues sans nombre: j’eus des clichés brisés et presque toutes mes notes enlevées.

Du reste, les ruines vont se détériorant chaque jour: les Indiens hâtent cet anéantissement déjà trop rapide, et, poussés par une superstition des plus bizarres, ils accourent par bandes des plus lointains villages et s’emparent de ces petites pierres taillées en brique qui composent les mosaïques, persuadés qu’entre leurs mains, elles se changeront en or. L’administration locale devrait bien mettre un terme à ce vandalisme stupide; il suffirait pour cela d’un ordre à l’alcade du village, et d’un gardien qu’on relèverait chaque jour.

Les caprices du collodion avaient bien voulu me [266]permettre de réussir les reproductions des ruines; j’en avais une vingtaine que je fis transporter à dos d’homme, et que je m’empressai de vernir à mon retour à Oaxaca. Comme je n’avais pas de vernis Sœhné, j’en fis un à l’ambre et au chloroforme, qui ne me réussit point; je résolus alors de les protéger provisoirement avec une couche d’albumine, recette donnée par Van Monckhoven, dans son Traité de photographie.

Les clichés vernis, je les mis sécher au soleil, et m’occupai déjà du jour de mon départ: il devait en être autrement.

J’allai dans la ville rendre quelques visites, me proposant au retour de déposer religieusement mes clichés dans leurs boîtes à rainures.

Ah! monsieur Monckhoven qu’avez-vous fait! Je rentrai; de loin les glaces me parurent d’une transparence extraordinaire, je m’approchai: quelle fut ma stupéfaction de voir que tout avait disparu, la contraction de l’albumine avait tout enlevé.

Certes, c’était un grand malheur; mes produits et mes ressources épuisés me faisaient désespérer de réussir; ajoutez à cela que les troupes libérales, chassées trois mois auparavant, venaient à leur tour assiéger les réactionnaires. La ville allait être fermée; il y avait plus de cinq mois que j’attendais, et pas de nouvelles de mes bagages!

La position était désastreuse; j’appelai à mon aide[267] tout mon courage, et je me rendis une seconde fois à Mitla.

Je ne pus trouver que mon vieux charretier pour m’accompagner: les chemins étaient coupés par des bandes armées, et chacun restait chez soi.

J’étais seul, complétement seul; mais j’y mis une telle persistance et une telle énergie qu’en cinq jours, ne dormant pas et passant la nuit à préparer mes glaces et mes produits, j’achevai de nouveau mon ouvrage; il était temps: mes forces étaient à bout, et j’eus toutes les peines du monde à regagner la ville. Les troupes ennemies couronnaient déjà les hauteurs; les rues étaient coupées de barricades, le feu commençait. Le danger n’existait à vrai dire pour personne, et l’ennemi nous offrait plutôt le spectacle d’un feu d’artifice que celui d’un bombardement; nuit et jour, une batterie de deux pièces de douze et deux mortiers, placée sur la colline, lançait boulets et bombes sur le couvent de Santo Domingo, où s’étaient renfermées les troupes de Cobos; mais les bombes éclataient presque toujours à quelques centaines de pieds au-dessus de l’édifice, de manière que les habitants, du haut des terrasses de leurs maisons, pouvaient juger en toute sécurité de la valeur des coups, et suivre de l’œil les éclats des bombes.

Lorsque, de l’un ou de l’autre camp, un boulet atteignait approximativement le but, alors c’étaient des hourras, des hurlements de sauvages, et l’habile[268] tireur était mis à l’ordre du jour. Cependant la vue de cette guerre inoffensive n’avait que peu d’attrait à mes yeux, et j’attendais avec impatience qu’elle se terminât; mais huit jours se passèrent, puis quinze, et la discussion n’avait pas fait un pas: chaque parti conservait prudemment sa position, l’un sans faire de sortie, l’autre sans tenter d’assaut. Il fallait en finir. J’allai faire mes visites d’adieu, et serrer la main des personnes qui voulurent bien me montrer quelque amitié pendant mon long séjour. Je dois à la reconnaissance de rappeler avec quelle grâce je fus reçu chez M. Lançon, négociant français, avec quelle amabilité madame Lançon sut me faire l’honneur de sa délicieuse retraite, mettant à ma disposition les ressources d’une bibliothèque choisie, à laquelle je dus d’échapper à l’ennui de bien des jours. Il est si rare d’unir, comme madame Lançon, tant de vertus privées à une aussi solide instruction, que le souvenir de sa bienveillante hospitalité est inséparable chez moi de l’admiration que j’éprouve pour ses mérites. Puissent ces quelques lignes lui porter un jour le témoignage de ma sincère gratitude!

Mes préparatifs de départ terminés, j’eus toutes les peines du monde à trouver des mules et un domestique qui consentît à me suivre; il fallait en outre, qu’il connût la sierra, et qu’il entendît le métier d’arriero, ce qui n’est pas facile. Une mule mal chargée s’écorche et se tue en quelques jours de marche, sur[269]tout dans les montagnes où descentes et montées impriment aux ballots un mouvement de va-et-vient des plus pénibles pour l’animal. Je payai deux mules et un mulet avec leurs appareils, espèces d’énormes bâts, 150 piastres (750 fr.) et c’étaient d’assez pauvres animaux.

Quant à José, je dus lui promettre le double de la paye ordinaire, 20 fr. par jour. Pour moi, j’avais comme monture le cheval gris, objet de mon échange avec le Huero Lopez et que personne ne m’avait heureusement réclamé.[270]

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